Gonggong brise le pilier du ciel
Parmi toutes les histoires d'origine de la mythologie chinoise, celle-ci m’a toujours paru la plus violente, la plus mesquine, et — paradoxalement — la plus intéressante d’un point de vue scientifique.
Gonggong (共工, Gòng Gōng), le dieu de l'eau, perd une bataille. Dans un accès de rage, il fonce tête baissée contre la montagne Buzhou (不周山, Bù Zhōu Shān), l’un des piliers qui soutiennent le ciel. Le pilier se brise. Le ciel penche vers le nord-ouest. La terre s’incline vers le sud-est. Les rivières coulent vers l’est. Les étoiles dérivent vers le nord. Le monde est inondé.
C’est une crise de colère qui reconfigure le cosmos.
Et ce qui est remarquable, c’est que ce mythe décrit avec justesse des phénomènes astronomiques et géographiques observables — l’inclinaison du pôle céleste, le cours est des grands fleuves chinois — et fournit une explication narrative à ces phénomènes qui, bien qu’évidemment non scientifique, témoigne d’une observation sophistiquée.
La bataille
Les textes ne s’accordent pas sur l’adversaire de Gonggong. Voici les trois versions principales :
1. Gonggong contre Zhurong (祝融, Zhù Róng) : dieu de l'eau contre dieu du feu. C’est la version la plus courante, que l’on retrouve dans le Huainanzi et d’autres textes de la dynastie Han. La bataille symbolise la lutte cosmique entre l’eau et le feu, yin et yang.
2. Gonggong contre Zhuanxu (颛顼, Zhuān Xū) : dieu de l'eau contre l'Empereur du Nord. Cette version, tirée du Liezi (列子), présente le conflit comme politique — une rébellion contre l’autorité légitime.
3. Gonggong contre Shennong (神农, Shén Nóng) : dieu de l'eau contre le Divin Agriculteur. Cette version, moins fréquente, décrit la lutte comme un affrontement sur les ressources agricoles — gestion de l’eau contre culture des récoltes.
| Version | Adversaire | Texte source | Type de conflit | |---------------|------------------------|--------------|-----------------------------| | La plus courante | Zhurong (dieu du feu) | Huainanzi | Élémentaire (eau vs feu) | | Politique | Zhuanxu (empereur) | Liezi | Rébellion contre l’autorité | | Agricole | Shennong (dieu agriculteur) | Divers | Compétition de ressources |Dans toutes les versions, Gonggong perd. Et dans toutes les versions, sa réaction est la même : il frappe la montagne Buzhou avec sa tête.
La montagne Buzhou : le pilier brisé
La montagne Buzhou (不周山) est l’un des lieux les plus importants de la cosmologie chinoise, et son nom est une clé de son importance. Bu (不) signifie « non ». Zhou (周) signifie « complet » ou « entier ». La montagne Buzhou est la « montagne incomplète » — et elle est incomplète parce que Gonggong l’a brisée.
Dans le modèle ancien du cosmos chinois, le ciel était un dôme soutenu par des piliers aux quatre coins (ou dans huit directions) de la terre. La montagne Buzhou était le pilier nord-ouest. Quand Gonggong l’a brisée, le ciel s’est effondré vers le nord-ouest, provoquant une inclinaison.
Le Huainanzi décrit les conséquences avec une précision remarquable :
> 天柱折,地维绝。天倾西北,故日月星辰移焉;地不满东南,故水潦尘埃归焉。
« Le pilier du ciel s’est brisé, la corde de la terre s’est rompue. Le ciel penche vers le nord-ouest, ainsi le soleil, la lune et les étoiles se déplacent dans cette direction. La terre n’est pas pleine au sud-est, ainsi l’eau, la boue et la poussière s’y rassemblent. »
Relisez cela attentivement.