L'océan en tant qu'inconnu
Pour les anciens Chinois, l'océan était l'inconnu ultime. L'intérieur de la Chine était cartographié, catalogué et gouverné. L'océan ne l'était pas. C'était un espace où les règles du monde connu ne s'appliquaient pas — où les créatures pouvaient être de n'importe quelle taille, de n'importe quelle forme, de n'importe quelle combinaison de familier et d'impossible.
Le Shanhaijing reflète cela en peuplant ses océans de créatures qui sont plus étranges et plus dangereuses que sa faune terrestre.
Le Kun (鲲) — Le Poisson-Monde
Le Kun est décrit dans le Zhuangzi plutôt que dans le Shanhaijing proprement dit, mais il appartient au même écosystème mythologique. Le Kun est un poisson si énorme que « personne ne sait combien de milliers de li il mesure. » Il se transforme en Peng (鹏), un oiseau tout aussi vaste, qui vole de l'océan nord à l'océan sud en un seul voyage.
La transformation Kun-Peng est l'une des images les plus célèbres de la philosophie chinoise. Elle représente la possibilité de changement radical — l'idée qu'une créature des profondeurs peut devenir une créature du ciel. Zhuangzi l'utilise pour soutenir que la perspective détermine la réalité : ce qui semble impossible d'un point de vue est naturel d'un autre.
Le Renyu (人鱼) — Le Poisson à visage humain
Le Shanhaijing décrit plusieurs poissons avec des caractéristiques humaines. Le plus troublant est le Renyu — un poisson avec un visage humain qui émet des sons ressemblant à un bébé qui pleure. Manger sa chair prévient le paludisme.
Le poisson à visage humain est dérangeant car il se situe dans la vallée étrange entre l'humain et l'animal. Il possède suffisamment de traits humains pour déclencher la reconnaissance mais pas assez pour susciter l'empathie. C'est une nourriture qui vous regarde en retour.
L'océan de Xiangliu
Les eaux empoisonnées par le serpent à neuf têtes Xiangliu (相柳) sont décrites comme créant des zones mortes dans l'océan — des zones où aucun poisson ne peut survivre et où aucun navire ne peut passer en toute sécurité. Cela ressemble remarquablement aux descriptions modernes des zones mortes océaniques causées par la pollution, ce qui donne au mythe ancien une résonance contemporaine inconfortable.
Les créatures fleuves-mer — Haihe (海河)
Le Shanhaijing ne distingue pas toujours clairement entre les créatures d'eau douce et celles d'eau salée. Beaucoup de ses « créatures marines » habitent les zones frontières — les embouchures de fleuves, les marais côtiers, et les espaces ambigus où l'eau douce rencontre l'eau salée. Lecture associée : Léviathans de la mer de l'Est : Géantes créatures marines dans le mythe chinois.
Cela reflète la géographie de la civilisation chinoise ancienne, qui était centrée sur les rivières plutôt que sur les côtes. L'océan était principalement connu par son interface avec les rivières — les endroits où l'eau familière devenait étrangère.
L'Ao (鳌) — La Tortue-Monde
L'Ao est une gigantesque tortue de mer qui porte l'une des îles mythiques sur son dos. La déesse Nüwa a coupé les pattes de l'Ao pour les utiliser comme piliers pour soutenir le ciel après qu'il ait été endommagé.
Le concept de tortue-monde apparaît dans de nombreuses cultures (le Disque-monde de Terry Pratchett est une version occidentale moderne), mais l'Ao chinois se distingue...